La dette interne, cette bombe à retardement qui expose l'économie Mahoraise à un risque systémique
Quand une collectivité met un an à payer une facture, elle ne fait pas seulement attendre une entreprise. Elle lui emprunte, sans le lui demander et sans intérêt, l'argent qui aurait dû financer sa croissance. À Mayotte, ce mécanisme s'est étendu au point de menacer, au-delà des entreprises directement touchées, l'ensemble du tissu économique de l'île.
Un entrepreneur mahorais du secteur de la communication tient une liste dans un coin de son bureau : les factures que plusieurs collectivités lui doivent depuis 2024. Le total avoisine 300 000 euros, et il a dû réduire son équipe d'un tiers pour tenir. Début septembre, la Fédération mahoraise du BTP a mis un chiffre sur la même colère, à plus grande échelle : elle évoque « 125 millions d'euros d'impayés » pour une trentaine de ses adhérents, avec des délais moyens de paiement qui atteindraient 220 jours, très loin du délai légal. Le président du Groupement patronal de Mayotte a résumé la situation d'une phrase : « la fête est finie ».
Si le bâtiment revient sans cesse dans cette histoire, ce n'est pas un hasard. C'est le secteur qui porte la reconstruction de l'île après le cyclone Chido, celui que l'IEDOM désigne comme « le principal moteur de la reprise économique ». L'Institut prévient d'ailleurs que la reprise de 2026 dépendra encore des financements publics, mais aussi de la capacité à raccourcir les délais de paiement. Ce ne sont pas des incidents isolés. C'est la manifestation visible d'un mécanisme économique précis, qu'il vaut la peine de décrire pour ce qu'il est.
Pourquoi c'est une dette, et pas un simple retard
Quand une entreprise exécute un marché public, elle avance d'abord sa propre trésorerie : elle paie ses salariés, ses sous-traitants et ses matériaux avant d'avoir touché un euro de la collectivité. Tant que le délai reste raisonnable, c'est le fonctionnement normal du crédit fournisseur. Mais à 200 ou 300 jours, cette avance change de nature. Elle devient un prêt que l'entreprise consent à la collectivité, sans intérêt, sans contrat, et sans avoir eu son mot à dire. C'est dans ce sens que l'expression « dette interne » est utilisée ici. Elle ne désigne pas une nouvelle catégorie juridique de dette publique, mais l'argent que les entreprises ont déjà engagé et qu'elles attendent encore de récupérer.
Ce mécanisme frappe d'autant plus fort que l'économie mahoraise vit largement de la commande publique. Les dépenses des administrations représentent 60 % du PIB de l'île, contre 24 % en France, selon l'Insee. Plus parlant encore : selon une étude de l'IEDOM publiée en février 2026, les marchés que les collectivités passent aux entreprises privées représentent près de 70 % de leur activité. Beaucoup n'ont, en réalité, pas d'autre client sérieux. Cette dépendance transforme un simple retard en danger de mort. On peut être rentable sur le papier, avec un carnet de commandes plein, et déposer le bilan faute d'argent disponible le jour de payer les salaires. C'est une vérité vieille comme la comptabilité : une entreprise ne meurt pas de son résultat, elle meurt de sa caisse.
D'où vient le retard, du côté des collectivités ?
De plusieurs endroits qui se cumulent. D'abord des finances publiques locales qui restent fragiles : l'IEDOM rappelle que le Département, les communes et les syndicats ont fait face à des insuffisances de trésorerie et à des fonds de roulement insuffisants, avec pour conséquence un allongement des délais de paiement au détriment des entreprises. Il y a aussi des budgets sous pression, entre les salaires des agents, le rattrapage des infrastructures et désormais la reconstruction après Chido, sans oublier la bataille qui dure depuis plusieurs années autour du nombre réel d'habitants de Mayotte et des ressources qui en découlent. Il y a enfin le fonctionnement même de la chaîne de paiement. Une collectivité peut améliorer ses comptes sur le papier et rester, au mois le mois, incapable de payer suffisamment vite ses fournisseurs. Le problème n'est donc pas seulement d'avoir de l'argent sur l'année, c'est d'en avoir au bon moment.
Combien ? Personne ne le sait vraiment, et c'est le problème
Aucun document public ne totalise aujourd'hui ce que l'ensemble des collectivités mahoraises doivent à leurs fournisseurs. Ce silence est en lui-même révélateur : personne ne dispose d'une mesure consolidée du problème là où il se forme. Les 125 millions d'euros avancés par la Fédération du BTP donnent une idée de l'ampleur du phénomène, mais pour une trentaine d'entreprises du seul bâtiment.
À défaut du montant total, la durée du retard raconte l'histoire tout aussi bien. L'IEDOM constate qu'en 2024 les délais clients des entreprises mahoraises sont passés de 59 à 62 jours et les délais fournisseurs de 61 à 63 jours. Mayotte demeure le territoire ultramarin où les délais de paiement sont les plus importants. Et le mal se propage. Quand une entreprise attend plusieurs mois d'être payée, elle doit malgré tout continuer à régler ses fournisseurs, ses salariés et ses charges. Lorsqu'elle ne le peut plus, elle commence à son tour à retarder ses paiements. Elle ne subit plus seulement le retard : elle le transmet au maillon suivant.
Le cyclone Chido a rendu cette mécanique encore plus visible. Certaines entreprises du bâtiment ont dû avancer elles-mêmes l'argent des premières interventions d'urgence : dégager, sécuriser et réparer. L'IEDOM souligne qu'une partie de ces prestations attend toujours son règlement.
Ce que « risque systémique » veut vraiment dire
On confond souvent « risque systémique » avec « risque grave ». Ce n'est pas la même chose. Un risque devient systémique quand la chute d'un acteur en entraîne d'autres par les liens qui les relient, un peu comme une rangée de dominos. À Mayotte, plusieurs éléments réunissent aujourd'hui les conditions de cette propagation : un client qui pèse près de 70 % de l'activité des entreprises locales, un tissu d'entreprises qui travaillent souvent pour les mêmes donneurs d'ordre, et une chaîne de paiement en cascade. Quand une collectivité ne paie pas l'entreprise principale, celle-ci retarde à son tour son sous-traitant, qui retarde lui-même son propre fournisseur.
Ce mécanisme n'est plus seulement théorique. L'IEDOM qualifie la construction de secteur pivot de l'économie mahoraise, qui entraîne derrière lui les bureaux d'études, les transports, la logistique et les autres services marchands. L'Institut va jusqu'à prévenir qu'un blocage du BTP risque de « paralyser durablement l'ensemble du tissu économique ». Mayotte Hebdo rapporte que les retards de paiement ont déjà poussé des sous-traitants à quitter des chantiers avant leur achèvement, que plusieurs entreprises ne souhaitent plus travailler avec certaines collectivités, et évoque même des agressions de chefs d'entreprise par des salariés qui n'avaient pas pu être payés. L'impayé bloque l'entreprise, l'entreprise bloque son sous-traitant, le chantier s'arrête, les salaires deviennent difficiles à payer et la tension économique finit par devenir une tension sociale.
L'engrenage fiscal, et la confiance qui s'érode ailleurs
Le vrai danger n'est pas le trou de trésorerie ponctuel, c'est la boucle qu'il enclenche. Une entreprise non payée peine à son tour à honorer ses cotisations sociales et ses impôts. Or l'accès à la commande publique exige d'être à jour sur ces deux fronts. L'impayé finit ainsi par exclure ceux-là mêmes qu'il a fragilisés.
Le risque déborde aussi la sphère publique. Une entreprise privée de règlement doit quand même payer son loyer, ses assurances, ses fournisseurs privés et ses échéances bancaires. Un fournisseur ne voit pas la facture que la collectivité doit à l'entreprise. Il constate simplement qu'il n'est plus payé, et la banque fait le même constat lorsque les échéances commencent à être retardées. La confiance s'érode donc bien au-delà du marché public à l'origine du problème. Et lorsque des entreprises renoncent à candidater aux marchés publics par crainte de ne pas être payées, le mécanisme revient frapper la collectivité elle-même : moins d'entreprises disponibles, moins de concurrence, des chantiers qui ralentissent et une reconstruction qui devient plus difficile.
Des réponses commencent à se dessiner, elles restent à prouver
La première réponse devrait être simple : savoir exactement combien les collectivités doivent aux entreprises, depuis combien de temps et à qui. Sans cette information, il est impossible de savoir quelles entreprises sont au bord de la rupture et quelles factures doivent être traitées en priorité. La deuxième concerne évidemment les collectivités elles-mêmes : améliorer le suivi de leur trésorerie, accélérer le traitement des factures et faire du délai de paiement un véritable indicateur de gestion.
Mais ces réponses institutionnelles ne dispensent pas les entreprises d'agir de leur côté. Et sur ce point, un outil mérite davantage d'attention à Mayotte : l'affacturage. Le principe est simple. Une entreprise qui possède une facture sur son client la cède à une société spécialisée, appelée factor. Celle-ci lui verse rapidement une grande partie du montant, puis attend elle-même le paiement du client, en échange d'une commission. Pour l'entreprise, l'intérêt est évident : transformer une facture qui ne sera peut-être payée que dans plusieurs mois en argent disponible immédiatement pour payer les salaires, les fournisseurs et les charges.
L'affacturage n'est évidemment pas gratuit, et toutes les factures ne peuvent pas nécessairement être financées. Une créance contestée, mal documentée ou dont le paiement paraît trop incertain peut être refusée. Mais pour des entreprises qui travaillent régulièrement avec la sphère publique, le dispositif mérite au moins d'être regardé sérieusement. Cela pose alors une question simple : pourquoi les entreprises mahoraises font-elles encore si peu appel à l'affacturage ? Est-ce le coût ? Une méconnaissance du dispositif ? Les sociétés d'affacturage hésitent-elles devant les factures des collectivités mahoraises ? Ces questions méritent une réponse. Car si l'on ne parvient pas immédiatement à raccourcir tous les délais de paiement, il faut au moins chercher comment éviter que les entreprises soient obligées de financer seules plusieurs mois d'attente.
En somme
La dette interne mahoraise coche les trois cases d'une bombe à retardement économique : elle s'accumule sans que personne ne la mesure précisément, elle agit avec un effet différé le temps qu'une entreprise épuise ses réserves, et elle finit par produire des effets bien au-delà de l'entreprise directement concernée. La première réponse reste évidemment de payer les entreprises dans les délais. Mais tant que ces délais resteront aussi longs, une deuxième question ne peut plus être évitée : pourquoi continuer à laisser une entreprise attendre plusieurs mois une facture si cette créance peut, sous certaines conditions, être transformée plus rapidement en trésorerie grâce à l'affacturage ?
Car le vrai danger n'est pas seulement qu'une collectivité paie en retard. C'est qu'une entreprise rentable finisse par disparaître simplement parce qu'elle n'a pas pu attendre.
Sources principales
- IEDOM, Rapport annuel économique de Mayotte 2025, édition 2026.
- Insee, Insee Flash Mayotte n° 199, novembre 2025, « La croissance économique reste dynamique à Mayotte en 2023 ».
- Fédération mahoraise du BTP (FMBTP), données communiquées sur les impayés et les délais de paiement des entreprises du bâtiment.
- Groupement patronal de Mayotte (GPM), déclarations publiques relatives aux retards de paiement et à leurs conséquences sur les entreprises.
- Mayotte Hebdo, articles et témoignages consacrés aux conséquences des retards de paiement sur les entreprises et les chantiers à Mayotte.
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